Jacques Lacan : “Ne pas céder sur son désir”.

Qu’est-ce que la cruauté ? Se réjouir de la souffrance des autres. S’amuser du supplice des autres.

Le paganisme se nourrit des violences et des cruautés, des sacrifices humains comme le rappelle Freud dans Totem et Tabou, concernant le parricide, notamment. Il existe d’autres exemples de cette cruauté, en particulier dans la littérature mythologique : Cronos (parfois assimilé au Dieu du temps et au fils de la nuit, Nyx) dévore chacun de ses enfants pour éviter que sa royauté soit supplantée par l’un d’entre eux, comme le prédisait l’oracle. Et c’est précisément dans la tentative d’évitement de l’oracle que ce dernier se réalise. Pensons à Œdipe, notamment.

Quant à l’histoire, il est banal de constater qu’elle est couverte de meurtres, de massacres, de guerres. Néron, le fils aimé, fera assassiner sa propre mère, Agrippine, pour accéder au pouvoir.

La violence, la cruauté réelle ou fantasmée est l’essence même du paganisme. Cronos, notamment, loin de se contenter de ses infanticides fut également parricide, il émascula son père, Ouranos (Le ciel) grâce à une faucille de silex que lui donna sa mère Gaïa (la terre). Et c’est en opposition à la « cruauté » illimitée, voire à la jouissance au sein de la férocité que la civilisation s’est élaborée.

Jacques Lacan soutenait qu’être éthique, c’est singulièrement choisir le lieu de sa propre jouïssance.

En ne « jouïssant » pas du mal, ce qui rendrait cruelle cette jouïssance proche du plaisir, est en réalité une manière de se déshumaniser en bénéficiant du mal infligé à autrui (le sadisme) ou à soi-même (le masochisme). Ou encore en « ne cédant pas sur son désir » –et non sur sa jouissance– dont le paradigme est l’Antigone de Sophocle. Cette Antigone, héroïne, qui par-delà la loi du politique, lutta pour maintenir la loi de l’éthique.

 « Ne pas céder sur son désir », c’est faire le départ entre jouïssance et plaisir, entre le moteur de l’existence, ce que l’on veut vraiment et profondément, l’essence même du vivant, et le plaisir qui nous plonge dans une économie de la pulsion où la recherche de la quantité et du maximum tient lieu de vérité.

Pour Lacan, « ne pas céder sur son désir » transforme la personne en sujet, sujet doué de langage et auteur de décision.

 Or, la première des cruautés consiste à s’aliéner à ses propres pulsions, à ne pas soutenir et tenir à son vrai désir. La première des cruautés est par conséquent une cruauté à l’égard de soi-même.